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Marathon : les leçons d’une révolution
Le landernau du marathon a connu de sacrés bouleversements cet automne, avec trois performances qui lui dessinent, peut-être, un nouvel horizon. Leçons et perspectives.

Le marathon a vécu cet automne, en quelques jours, une petite révolution. Récapitulatif chronologique des principaux faits d’armes : le 29 septembre dernier, l’Ethiopien Kenenisa Bekele bouclait en un final dantesque le marathon de Berlin en 2h01'41, soit à deux petites secondes du record du monde établi au même endroit un an plus tôt par Eliud Kipchoge.

Deux semaines plus tard, le 12 octobre, le même Kipchoge devient le premier homme à courir 42,195 km en moins de 2h00 (1h59’40) dans les rues de Vienne, entouré d’une myriade de lièvres et du dispositif que son partenaire privé avait mis à sa disposition. Des conditions qui ne permettent pas d’homologuer le chrono, mais une barrière, symboliquement au moins, est tombée. Le lendemain, enfin, à Chicago, sa compatriote Brigid Kosgei, 25 ans, s’offrait elle le record sur la même distance, dans le cadre d’un vrai marathon cette fois-ci : 2h14’04, soit 1’21 de moins que Paula Radcliffe en 2003.

Bekele, le plus fort ?

Les chronos s’affolent, donc. Surprenant ? « Concernant le temps de Kipchoge, je ne suis pas surpris, non, assure Jean Delatour, entraîneur hors stade et encadrant des stages des équipes de France de marathon. D’abord parce qu’il ne le réalise pas des les conditions classiques d’un marathon, mais avec des conditions particulières qu’il n’aurait pas pu avoir sur une autre course : des lièvres qui se relayaient, une voiture, un revêtement refait sur la route... Je pensais d’ailleurs qu’il passerait sous les deux heures dès sa première tentative, il y a deux ans, en Italie. N’oublions pas que Kipchoge est un très grand coureur, qui a eu une carrière et des chronos fantastiques sur piste. »

Pour l’entraîneur, le véritable exploit est plutôt à chercher du côté de Berlin. « Je trouve plus fort ce qu’a fait Bekele en Allemagne en terminant à deux secondes du record du monde. » Tout est question, là aussi, de conditions de course. « Sur un marathon classique, l’écart chronométrique sera énorme par rapport aux conditions qu’a connues Kipchoge. Sur une course, il y a des stratégies. Les athlètes veulent gagner différentes primes à la place. Ils restent ensemble, puis attaquent… Le rythme n’est pas optimisé. »

Et Bekele est « lui aussi un athlète du même acabit que Kipchoge, avec des références sur piste et en cross incroyables. Il a réussi son pari de s’exprimer à son meilleur niveau sur marathon, alors que ce passage n’a rien d’évident ». Des qualités et une carrière dont n’avait pas fait montre Brigid Kosgei, la nouvelle recordwoman du monde, avant sa perf à Chicago. « Bon, là, je suis plus circonspect », prévient Jean, dans un contexte où certains chronos féminins explosent sur route. L’avenir dira, sans doute, si la performance de la Kenyane mérite d’être suivie d’autres honneurs.

Un dopage technologique ?

Parmi les innovations qui ont suscité la curiosité suite au chrono de Kipchoge, on trouve au premier rang les chaussures fournies par son équipementier, et censées propulser le coureur vers l’avant. « J’ai pu les essayer, dévoile Jean Delatour. Un copain en avait un modèle, il fait la même pointure que moi et me les a prêtées. » Verdict ? « Elles renvoient énormément, cela m’a vraiment surpris. On a d’abord l’impression de s’enfoncer un peu, mais pourtant le pied ne bouge pas : pas de pronation, pas de supination. Cela m’avait d’ailleurs frappé à l’image en voyant Kipchoge courir. Le pied reste dans l’axe. Et on est, ensuite, vraiment propulsé, c’est vrai. Il y a un vrai apport. » Le gain chronométrique semble réel, témoignent tous ceux qui les ont essayées. « Ou alors on fait les mêmes chronos, en forçant moins, me dit-on. »

Au point de provoquer un débat sur le sujet ? « Je pense qu’on est proche de celui qu’il y avait eu avec les combinaisons de natation il y a quelques années [les combinaisons en polyuréthane furent finalement interdite car elles facilitaient trop la flottaison des nageurs], estime le coach. Est-ce qu’elles seront interdites un jour ? Cela mérite d’être discuté, car beaucoup de coureurs les achètent. » Reste que personne n’ira vérifier qui en porte dans un peloton… « Il y a là une forme d’aide technologique importante, oui. Certains athlètes me disent qu’ils ne veulent pas les utiliser pour mieux voir leurs progrès, et mesurer réellement l’efficacité de leur entraînement. D’autres veulent les porter car ils veulent absolument battre leurs records. »

Pour l’heure, à chacun de choisir. Enfin… A condition de pouvoir mettre près de 300 euros sur la table si on veut acquérir les chaussures en question. L’épaisseur du porte-monnaie permettra-t-elle, à terme, d’acheter directement du temps sur une course ?

Le rôle des lièvres

Autre innovation, sur la course de Vienne : le rôle des lièvres. Disposés en V pour mieux entourer Kipchoge, comme les oiseaux migrateurs quand ils parcourent de longues distances, ils semblent avoir protégé le Kenyan du vent, le confinant dans une sorte de cocon où les frottements de l’air étaient limités. Au début du XXe siècle, ainsi abrités derrière une moto équipée, les coureurs cyclistes sur piste atteignaient des allures phénoménales. Mais la véritable innovation fut peut-être de placer des lièvres… derrière l’impétrant. « Là, je pense qu’il s’agit d’une aide psychologique, estime Jean Delatour. C’est comme en course : il est plus facile de savoir qu’il y a encore du monde derrière plutôt que de se dire qu’on est le dernier du peloton. » L’idée a pu également jouer son rôle dans la performance du Kenyan. De même que le principe des ravitaillements, très rapprochés, que son équipe fournissait à Kipchoge. « Se ravitailler peu et fréquemment est utile sur marathon, estime l’entraîneur. Le problème est de pouvoir le faire. Là, avec une équipe qui donne un ravitaillement à Kipchoge à intervalles précis, le gain est énorme. Le simple fait de ne pas avoir à y penser, à ne pas avoir à réfléchir, est un vrai plus. »

Quelles leçons pour les autres coureurs ?

Tout le monde, ici, n’est sans doute pas logé à la même enseigne. « Le gros intérêt est que ces performances vont décomplexer beaucoup de coureurs de haut niveau qui n’étaient pas trop loin des deux heures, estime Jean Delatour. Ils vont se dire que c’est possible, désormais. Les 2h00 arrivent un peu plus tôt que ce qu’on pensait, c’est vrai. Il y a encore dix ou quinze ans, cela semblait illusoire. Mais il n’y a pas de secret : quand tu viens de la piste et que tu as réalisé des perfs de folie avant de passer sur marathon, de très gros chronos sont envisageables. L’entraînement a aussi profondément changé ces vingt dernières années. Il y a plus de renforcement musculaire, plus de travail sur les étirements. Les meilleurs ont toute une équipe en permanence autour d’eux, des kinés, des masseurs, pour optimiser leur préparation. C’est ce qui manque au commun des coureurs qui s’entraînent. Enfin, beaucoup d’Africains se préparent aujourd’hui spécifiquement pour le marathon. Cela aide également. »

Côté logistique, pour Monsieur-je-cours-comme-tout-le-monde, reste à trouver une équipe de lièvres prêts à l’aider dans sa quête, et un moyen de se ravitailler régulièrement tout au long de la course « peut-être avec de petites ceintures ou des camelbaks s’ils sont autorisés », conseille l’entraîneur.
Reste un détail à ne pas oublier : avant de penser à fignoler les détails pour aller plus vite, il faudra toujours s’entraîner…

Cyril Pocréaux pour J’aime courir

« N’oublions pas qu’ils ont eu des carrières et des chronos fantastiques sur piste… »
Ce CONSEIL D'EXPERT a été réalisé avec le concours de Jean DELATOUR

Brevet d'état 1er degré - Entraîneur FFA 2ème dégré Hors-stade
25 ans d'expérience en tant qu'entraîneur.
Athlète dans les années 80, intervient actuellement aux clubs du Plessis Robinson et de Clamart. Entraine tous types de coureurs du 800m au Marathon et au trail et participe activement à l'encadrement des stages Equipe de France Hors-stade
Article mis en ligne par Rédaction J'aime Courir - le 29/11/2019 à 15:53 - mis à jour le 02/12/2019 à 11:17


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