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Yann Schrub : « Je suis un athlète un peu à part »

Deux jours après son premier titre de champion de France du cross long Élite, à Montauban le 14 novembre 2021, Yann Schrub était à l’hôpital Robert-Pax de Sarreguemines (Moselle) pour une garde de 24 heures. Un enchaînement qui résume bien sa vie au rythme effréné, loin des canons du sport de haut niveau. Le demi-fondeur de bientôt 26 ans, licencié à Athlé Sports Sarreguemines Arrondissements, est en huitième année de médecine et n’a pourtant jamais été aussi fort. Ses secrets : l’adaptation permanente, ainsi que l’amour de son métier et de l’athlé. Il se livre sur son parcours et son organisation, dans cette interview publiée dans le dernier numéro d’Athlétisme Magazine. 

Vous êtes actuellement en stage de pédiatrie. Soigner des enfants, comment ça se passe ? 

La plupart des adultes, quand ils viennent à l’hôpital, te disent où ils ont mal. Alors qu’avec des enfants, il faut être capable de déceler l’origine de leur douleur. Quand tu les touches, tu ne sais pas s’ils pleurent parce qu’ils ont peur de toi ou parce qu’ils ont vraiment mal. C’est très compliqué, d’autant plus qu’il y a souvent les parents qui surveillent à côté. Ils veulent le meilleur pour leur progéniture, ce qui est normal. Il y a donc un peu plus de pression. J’aime bien les enfants, même si je pense que ça n’est pas forcément ma vocation pour plus tard. Je me dirigerai plutôt vers la médecine du sport, une de mes vocations, où j’espère pouvoir apporter mon regard et mon empathie de sportif. Je suis un cursus de médecine générale, lors duquel on doit effectuer des stages obligatoires. La pédiatrie en fait partie, tout comme la gynécologie, les urgences, la médecine polyvalente… 

Qu’est-ce qui vous a attiré dans la médecine générale ? 

J’ai toujours voulu soigner les petites choses. Quand on se dirige vers une branche, on ne traite qu’un organe. C’est très bien car on devient très bon dans son domaine. Mais moi, j’aime bien soigner un peu tout. Lorsque j’ai effectué mon stage en médecine générale, chaque consultation était différente. Mon chef, qui avait entre 55 et 60 ans, avait tout le temps le nez dans ses bouquins pour se renseigner sur telle ou telle chose, malgré sa grande expérience. Ce qui m’a vraiment plu, c’est qu’il ne faut jamais prendre un patient à la légère. Même s’il vient pour de petites douleurs, il peut avoir quelque chose de grave. On doit donc toujours être à l’affût d’une information ou d’un signe. Et puis j’aime le contact, discuter avec les gens. Ce n’est pas quelque chose qui me freine, bien au contraire. Par ailleurs, je ne nie pas que l’aspect chronophage est entré en ligne de compte. Quand on va, par exemple, en neurologie ou neurochirurgie, l’internat est réputé pour être beaucoup plus dur, avec un volume de travail pouvant aller jusqu’à 70-80 heures par semaine. La compatibilité avec le sport de haut niveau est beaucoup plus restreinte. 

Aimeriez-vous pouvoir vous consacrer totalement à l’athlétisme un jour ? 

À 100 %, je ne pense pas. J’ai besoin de cet équilibre du double-projet dans tous les domaines. S’il n’est plus là, tout s’écroule. Mais bénéficier d’aménagements au cours des prochaines années me permettrait déjà de m’entraîner deux fois par jour, en respectant bien sûr les délais de récupération. Tout en gardant la tête dans les études et l’hôpital, car c’est ce qui me permet de m’évader, et inversement avec l’athlétisme. L’internat en médecine, c’est le plus compliqué. J’en suis à la moitié. Si je continue sur le même rythme, il me reste dix-huit mois difficiles, entre guillemets. En première année de médecine (NDLR : en 2015), je pensais arrêter l’athlé. Je suis désormais en huitième année et je progresse encore.  

Vous avez donc failli tout stopper à votre entrée à la fac ? 

J’avais pratiquement arrêté. Je m’entraînais trois fois par semaine 45 minutes et j’étais passé de 3’50’’ à 4’15’’ sur 1 500 m. J’avais bien régressé, même si je suis ensuite revenu très vite car j’avais gardé cette base d’entraînement. C’était une époque où je ne pensais plus du tout à l’athlé. Déjà, parce que je ne faisais pas des performances de très haut niveau. Ensuite, parce que j’avais la tête dans la médecine. Quand on est en première année, on donne tout pour pouvoir exercer ce métier. On oublie tout le reste. J’avais tout de même suivi les championnats de France de ma catégorie, mais je n’enviais pas les athlètes. J’ai eu la chance d’avoir ma première année du premier coup, donc je me suis remis à l’athlé assez vite et j’ai été vice-champion de France juniors du 5000 m. Ça m’a remotivé à fond, et depuis, ça roule. 

Comment vous organisez-vous actuellement pour concilier études et entraînements ? 

En pédiatrie à Sarreguemines, je travaille par gardes de 24 heures. Elles commencent à 8h30 le matin et se terminent à 9h30 le lendemain, avec l’arrivée de la nouvelle équipe. Les nuits ne sont pas blanches, j’arrive souvent à dormir quelques heures. J’en ai environ deux par semaine. Souvent, juste après, je résiste un petit peu au sommeil le matin. J’essaye de bouger, de faire de la paperasse ou des travaux. Je déjeune à midi puis je fais une grosse sieste pour bien me reposer avant l’entraînement. Mais même si j’ai juste un footing par exemple, je ne peux pas récupérer complètement d’une garde en une journée. Ça nécessite donc beaucoup d’adaptation de ma part et de celle de mes coaches Dominique Kraemer et Anthony Notebaert, qui font un travail formidable. On est sans cesse en train de faire évoluer le plan d’entraînement, en fonction de mon état de fatigue. Je vois un peu la lumière avec le semestre prochain, lors duquel je vais peut-être travailler un peu moins. 

On imagine que vous faites moins de kilométrage que les athlètes de votre niveau, en raison de vos contraintes professionnelles… 

Ça fait longtemps que je suis à cinq-six entraînements par semaine, qui se déroulent en fonction des jours à Metz, Sarreguemines ou Nancy. Maintenant, c’est plutôt six. J’essaye de temps en temps de doubler, en faisant un footing de 40 minutes le matin et une séance l’après-midi. Je dois être à 80 kilomètres hebdomadaires, ce qui est vraiment très peu. En revanche, par rapport aux saisons précédentes, l’intensité et les allures des séances ont augmenté, les temps de récupération ont diminué, les footings et le seuil se sont allongés. C’est grâce à ces détails-là que j’arrive à progresser. Je ne fais presque que de la qualité, avec seulement un ou deux footings par semaine. Et quand j’en fais, ça n’est pas du 5’ au ‘’kilo’’. Mais pour passer un gros cap et pouvoir espérer aller aux Jeux olympiques, il faudra que je gagne du terrain au niveau de l’endurance fondamentale. Il n’y a pas de secrets, si on veut percer au plus haut niveau, il faut faire du biquotidien. C’est l’objectif à court terme, en espérant qu’à partir d’avril-mai, je pourrai en faire de temps en temps. Sans en faire trop, car ce serait prendre le risque de tomber très vite dans le surentraînement. La clé, c’est la récupération. Il faut faire très attention aux blessures. Je pense que si j’en avais une, ça me tuerait psychologiquement. Ça m’enlèverait l’athlé pendant plusieurs semaines, donc mes endorphines. Dès que je ressens des petites douleurs, je m’arrête tout de suite. Je ne suis jamais quelqu’un qui force. Je n’ai jamais été à l’arrêt plus d’une semaine. 

Comment votre programmation est-elle établie ? 

Je ne suis malheureusement pas un athlète dont on peut établir le programme d’entraînement un mois à l’avance. On peut faire des changements au dernier moment, y compris en pleine séance, par exemple si je sens au bout du deuxième 400 m d’une séance VMA que je n’ai aucune sensation. Parfois, c’est compliqué mentalement de s’y mettre et de souffrir. Mais tant que le travail est fait, ça marche. D’ailleurs, je ne me focalise pas du tout sur mes chronos lors des séances et je ne regarde pas non plus ceux de mes adversaires. Ils sont forcément meilleurs que les miens et me font même parfois très peur, car je suis à des années lumières d’eux.  

Comment vos coaches vivent-ils cette situation ? 

À l’époque où j’avais des examens, ils ajoutaient automatiquement une ou deux secondes au chrono à réaliser lors des séances VMA. Ils ont toujours vécu ça avec moi. Ils me connaissent très bien. Ils savent quand je suis fatigué, je n’ai pas besoin de leur dire. Quand ils me regardent courir, rien qu’à ma foulée, ils devinent. Cette adaptation, c’est aussi ce qui rend le projet intéressant. Je suis un athlète un peu à part. C’est un travail très dur pour eux, parfois un peu saoulant (sic), mais qui est aussi enrichissant. On forme une belle équipe très soudée. Il n’y a pas un coach qui veut prendre le dessus sur l’autre, ils se mettent d’accord sur les séances et ils mettent en commun leurs points de vue. On se parle beaucoup au téléphone. Je n’ai aucun encadrant en dehors d’eux. Ni préparateur mental, ni kiné, ni ostéopathe, ni nutritionniste. Le jour où j’aurai un peu plus de temps, je pense que je m’y mettrai un peu. Mais ça prouve que j’ai encore une énorme marge de progression. 

L’habitude qu’ont certains de publier leurs chronos à l’entraînement sur les réseaux sociaux, ça doit vous paraître lointain… 

Je n’aime pas du tout faire ça, que ce soit sur Strava ou ailleurs. Comme je le disais, mes chronos ne sont pas très bons en dehors des grosses séances à J-10 de mon objectif, donc les gens ne comprendraient pas forcément. Au-delà de ça, je ne vois pas trop l’intérêt de publier ses temps sur Internet pour que tout le monde puisse les voir. Surtout que ça ne veut rien dire, ça reste de l’entraînement. La plupart des gens mettent leurs chronos, mais n’indiquent pas les temps de récupération, ce qu’ils ont fait la veille et l’avant-veille, ou les conditions météo. Une séance isolée ne veut strictement rien dire. Ce qui compte, c’est la compétition et l’objectif de l’année. C’est sur ça qu’on va juger les gens. 

Les compétitions, justement, comment les préparez-vous dans votre tête ?  

J’ai toujours été limité mentalement en séances par rapport à la compète. Est-ce que c’est bien ou pas ? Je ne sais pas trop. Mais je n’arrive pas à me donner autant. Avant les grands rendez-vous, je me conditionne pendant une ou deux semaines à la souffrance qui m’attend. Je me prépare psychologiquement. C’est extrêmement important pour moi, car je pense qu’au moins 50 % à 60 % du résultat se joue dans la tête. Si je ne suis pas prêt à souffrir, je vais avoir tendance à ralentir ou à lâcher l’affaire quand la douleur va apparaitre.  

Vous considérez-vous comme un athlète de haut niveau ? 

Plus ou moins, depuis cette année.  

On vous demande cela car, après votre sixième place aux championnats d’Europe de cross de Dublin, vous aviez l’air de tomber des nues de vous retrouver à un tel rang… 

C’était une énorme surprise pour moi de me retrouver au milieu de ces athlètes qui font dixièmes aux Jeux olympiques. J’ai l’impression de ne rien à voir avec eux, ils s’entraînent en altitude et font partie de groupes assez costauds. C’est vrai que j’ai tendance à beaucoup me sous-estimer. J’ai toujours eu ce défaut de penser que les gens qui possèdent des records meilleurs que les miens sont plus forts. Par exemple, pour moi, à Dublin, Jimmy Gressier et Hugo Hay étaient intouchables. Mes coaches ont fait un gros travail pour que j’arrive à évoluer. Je commence vraiment à y croire à fond. Avoir couru en 27’49’’ sur 10 000 m, avoir été sacré champion de France de cross, puis avoir terminé sixième des Europe, ça va peut-être m’aider à prendre conscience que j’ai tout de même les capacités d’obtenir des résultats. Et que, finalement, il ne faut pas que je me fixe de limites par rapport à tout ça. Aux Europe, quand j’entendais Jimmy parler de Jakob (NDLR : Ingebrigtsen, titré à Dublin et champion olympique du 1500 m), il ne disait pas qu’il était intouchable. Je pense que c’est la bonne façon de réfléchir. Il faut que je prenne exemple sur lui sur ce plan-là.  

Plus jeune, en cadets ou juniors, tout en ayant de très bons résultats, vous n’étiez pas considéré comme le plus doué de votre génération… 

J’ai dû attendre espoir troisième année pour disputer mes premiers championnats d’Europe de cross, alors que j’essayais chaque année d’aller chercher ma qualification. J’ai progressé très tard. Physiquement, je n’ai grandi qu’en Première-Terminale. Aux Mondiaux cadets sur 3000 m, j’étais un bébé à côté de certains. Forcément, quand on voit les athlètes qui ont un an de moins courir aussi vite, on se dit qu’on n’est pas bon et qu’il nous manque quelque chose. On se pose beaucoup de questions. Maintenant, en seniors, c’est encore une autre paire de manches. Ce ne sont plus les mêmes courses. Et on voit qui a été sérieux pendant toutes ces années. Tout le travail que j’ai effectué, ma régularité, ça paye maintenant. Je commence à prendre beaucoup plus confiance en moi. Felix Bour a aussi progressé énormément cette année, alors qu’il a 27 ans. Je pense que chaque coureur est différent. Certains passent des paliers plus vite que d’autres. C’est comme ça, il faut l’accepter et laisser faire le temps en s’entraînant correctement, sans forcément chercher tout de suite des chronos inatteignables pour le moment. Par exemple, je ne vais pas viser 27’20’’ dès cette année, je sais que ça n’est pas possible. 

Que peut-on alors vous souhaiter pour les prochaines saisons ? 

Si je peux aller aux Jeux de Paris en 2024 et être médecin du sport l’année suivante, ça serait extraordinaire, l’aboutissement d’une carrière. C’est mon plus grand rêve. 



Crédits photo : Vialatte/ASO, Rémi Blomme/FFA, Stéphane Kempinaire/FFA

Rédaction J'aime Courir, le 25/04/2022 15:52:00
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