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Michael Gras : « Ça m’est arrivé d’effectuer des séances sur la piste dans le noir »

S’il a d’abord écumé les pelouses des terrains de football avec son frère jumeau Damien, c’est sur le bitume des marathons que Michael Gras a tracé sa route. Cette année, il a réussi à descendre pour la première fois de sa carrière sous la barrière des 2h10’ sur marathon, tout en empochant son diplôme de médecine en anatomapathologie. Il rêve désormais des Jeux olympiques de Paris.

En mai dernier, vous êtes passé pour la première fois sous les 2h10’ sur marathon, alors que vous aviez pris le départ de la Route du Louvre en tant que lièvre. C’est une performance peu commune…

Ca ne sort pas non plus de nulle part. J’avais réalisé une très bonne préparation avant le marathon de Paris, où je m’étais aligné un mois et demi plus tôt. J’avais été m’entraîner au Kenya et j’étais très fort sur les sorties longues et les séances spécifiques. Je savais que je valais moins de 2h10’ à ce moment-là. Mais je m’étais mis beaucoup de pression à Paris. J’avais suivi un régime dissocié scandinave qui m’amène toujours physiquement un peu à la limite juste avant la course. Ça passe habituellement, mais ça n’a pas été le cas cette fois-ci et je me suis blessé à l’ischio lors de la dernière séance d’entraînement. J’ai pris le départ malgré la douleur, mais j’ai abandonné au 12e km. Je n’avais donc pas pu concrétiser ma bonne préparation et j’avais très envie de prendre le départ d’un autre marathon pour valider un chrono.

Vous n’étiez pourtant inscrit qu’en tant que lièvre. À quel moment avez-vous songé à courir le marathon dans sa totalité ?

Après mon abandon à Paris, j’avais regardé les courses à venir à l’étranger. J’avais vu qu’il y avait La Route du Louvre, un peu moins connue que Prague ou Copenhague, mais qui avait l’avantage d’avoir lieu en France. J’ai appelé Jean-Pierre Watelle pour en discuter. Mais mon coach n’y était pas favorable et je n’ai pas insisté. Je me suis reposé et j’ai repris doucement l’entraînement. Et puis quelques jours avant la course, Jean-Pierre m’a rappelé. Il n’était pas certain d’avoir tous ses lièvres et m’a proposé de venir. Je me sentais en forme, mais je n’avais que quelques séances dans les jambes. Je n’étais pas prêt pour un 42 km, mais c’était sur mes allures et je me suis dit que ça pouvait quand même être intéressant. Ce n’est que la veille de la course, quand je me suis senti vraiment bien à l’entraînement, sans pression, que j’ai commencé à y songer. J’en ai même parlé à deux, trois personnes. Mais ça s’est finalement fait au feeling et à la sensation pendant la course. J’ai d’abord commencé par poursuivre mon effort du 25e au 30e kilomètre, afin de décrocher le bonus et avoir un peu plus d’argent en tant que lièvre. Puis au 30e, comme j’étais encore bien et que j’avais deux minutes d’avance sur mon record, je me suis dit que ça valait le coup d’essayer. Je savais que j’allais craquer sur la fin et ça a été vraiment très dur dans les derniers kilomètres. Je forçais sur mes bras, mais mes jambes ne répondaient plus. Je perdais 10 à 15 secondes au kilomètre, ça défilait rapidement, mais c’est finalement passé au mental. C’est une satisfaction même s’il reste quand même un peu de déception. À Paris, avec le pic de forme programmé et les séances que j’avais effectuées juste avant, j’aurai peut-être pu accrocher les 2h08.

Que représente ce chrono à moins d’un an des J.O. de Paris ?

C’est très motivant. Car je sais que j’ai une marge de progression dans des conditions optimales. Les deux minutes à gagner pour faire les minimas pour les Jeux ne me paraissent plus inaccessibles aujourd’hui. D’un point de vue symbolique, passer sous les 2h10’, ça représente aussi beaucoup pour moi. Il n’y a pas énormément de Français qui l’ont fait dans l’histoire du marathon. Je suis le quinzième. Si j’avais couru en 2h10’01 cela n’aurait pas eu la même saveur. J’ai cassé une barrière psychologique. Mentalement et physiquement, je me dis que tout est possible maintenant.

Vous avez commencé par le football avant de vous tourner vers l’athlétisme à 13 ans. Qu’est-ce qui vous a fait bifurquer ?

Un entraineur d’athlétisme, Gérard Galiana, dont le fils évoluait dans notre équipe de football, a remarqué que l’on mettait des tours à tout le monde lors des footings, mon frère et moi, et il nous a donc conseillé d’essayer le cross. On a commencé comme ça, tout en continuant le football en parallèle. Deux ans plus tard, on a décidé d’arrêter le foot pour privilégier la course à pied. On gagnait tout sans trop s’entrainer, c’est ce qui nous a décidé.

À 15 ans, il parait que vous aspiriez déjà à atteindre le plus haut niveau. Comment l’expliquez-vous ?

C’est vrai. À l’époque, Patrice Lagarde, notre entraîneur, nous avait demandé quels étaient nos rêves et nos objectifs en course à pied. Mon frère avait dû écrire les Jeux olympiques et moi les championnats du monde. Mais je ne sais pas l’expliquer. C’est sans doute dans notre mentalité. Quand on s’engage dans quelque chose on donne le maximum pour aller le plus haut possible à chaque fois.

Vous parlez de vous en associant votre frère jumeau Damien. Avez-vous donc toujours fonctionné ensemble ?

On est très fusionnel. On a les mêmes envies et on a fait les mêmes choix. C’était aussi plus facile de s’entrainer ensemble, de faire les mêmes compétitions. On a toujours été à l’école dans la même classe. Pour nous, c’était juste logique. Ca nous aurait semblé invraisemblable de prendre des chemins différents. On considère d’ailleurs que c’est une force aujourd’hui de s’entraîner ensemble avec les mêmes objectifs.

En quoi est-ce une force justement ?

C’est difficile à expliquer. On a toujours fonctionné à deux. Je pense qu’on se pousse l’un l’autre constamment. Quand il y en a un qui est moins motivé et que l’on voit l’autre aller faire la séance, on y va. C’est parfois un peu le traquenard, mais je pense que ça nous motive et nous aide à nous entrainer davantage. Sans compter que c’est aussi plus convivial à deux et qu’il est plus difficile de trouver quelqu’un du même niveau avec qui s’entrainer quand on a un certain niveau.

Vous avez donc toujours fonctionné en binôme ?

A un moment donné, Damien se blessait beaucoup. Il avait un niveau un peu inférieur au mien et il se retrouvait en surrégime. Il a donc essayé de s’entraîner avec un autre coach pendant quelques temps, mais _ça n’a pas fonctionné, ça ne nous plaisait pas. On a donc recommencé à s’entrainer ensemble et à préparer les mêmes courses. Dans l’idéal, on aimerait pouvoir fonctionner tout le temps ensemble, mais ce n’est pas toujours possible. Parfois, on est décalé à cause des blessures. L’année dernière par exemple, j’ai dû faire toute l’année en solo car Damien s’est fait opérer du tendon d’Achille en janvier.

Et au départ d’une course, êtes-vous plutôt coéquipiers ou adversaires ?

Là, c’est différent. Personnellement, je suis concentré sur moi-même et on est davantage concurrent. Mais ça dépend des courses. Sur un marathon, on a le temps de voir venir et on pourrait s’épauler l’un, l’autre. Mais pour le moment, on n’a encore jamais eu l’occasion de véritablement courir un marathon ensemble.

Vous avez également suivi des études de médecine. Quelles difficultés avez-vous rencontrées et comment avec vous réussi à mener de front vos deux ambitions ?

Ça a été un long chemin de douze ans car on n’a jamais vraiment eu d’aménagements horaires. On m’avait dit : si tu veux faire des études de médecine, tu devras arrêter l’athlétisme. Mais j’ai quand même eu envie d’essayer. Les deux, trois premières années, ça allait. C’est surtout lorsqu’on a commencé les stages pour préparer le concours de dixième année de médecine que c’est devenu plus difficile. Je voulais être chirurgien. Et là encore, on m’a dit que ce serait impossible en menant une carrière de sportif de haut niveau. J’ai tout de même effectué un stage d’un semestre en chirurgie viscérale en 2018, afin de profiter d’un droit au remord si jamais je souhaitais changer de spécialité. J’ai adoré, mais ça a été l’une des périodes les plus difficiles de ma vie.

C’est-à-dire…

Mentalement et physiquement, c’était hyper exigeant et très fatigant aussi. Il y avait beaucoup de stress et de pression au travail. Je ne pouvais pas non plus m’organiser ni planifier le moindre entraînement. J’avais constamment des gardes, des astreintes et j’étais pris un week-end sur deux. Comme je ne savais jamais si j’allais pouvoir m’entraîner le soir, je partais en courant au travail pour avoir au minimum un footing dans les jambes. Mais parfois, à cause de reprises chirurgicales en urgence qui pouvaient finir à 1h ou 2h du mat’, je me retrouvais aussi à devoir rentrer chez moi en courant en pleine nuit. Ça m’est même arrivé d’effectuer certaines séances de 400 m sur la piste dans le noir, à 22 h, après avoir escaladé la barrière parce qu’elle était fermée. J’ai adoré ce stage, car j’y ai appris beaucoup de choses en chirurgie et sur moi-même, notamment sur la gestion du stress dans les situations d’urgence, mais j’ai aussi compris que ce serait trop compliqué de continuer les deux en parallèle, et je me suis résigné à poursuivre mon cursus en anatomopathologie.

Vous avez décroché votre diplôme cette année. Qu’est-ce que ça va changer dans votre quotidien ?

Je vais avoir plus de responsabilités maintenant que je suis médecin, mais je vais aussi pouvoir m’entrainer plus facilement. L’anatomopathologie (spécialité médicale qui consiste à examiner les tissus ou cellules afin de repérer et analyser les anomalies liées à des maladies) n’est pas un milieu facile tous les jours. Mais j’ai des horaires fixes et je travaille dans un laboratoire fermé le week-end. Il n’y a ni gardes, ni astreintes. C’est donc plus facile pour planifier les entraînements. Cette année, j’ai négocié un contrat à temps partiel à 80 % avec des périodes d’absences prolongées pour pouvoir partir en stage afin de me préparer pour cet objectif de qualification olympique.

N’avez-vous jamais songé à prendre une année off pour vous consacrer pleinement à l’athlétisme ?

On avait pris six mois de dispo lors de notre année d’internat avec Damien, et on était parti trois mois au Kenya et cinq semaines aux USA. Ca nous avait fait progresser et on avait adoré. Mais c’était en 2020, au moment du Covid, et on n’a pas pu concrétiser cette dispo par un chrono. Le semi-marathon de Paris avait été l’une des premières courses annulées. Cette année, j’aurais effectivement pu m’arrêter complètement après mon diplôme et n’effectuer que des remplacements de temps en temps, quand j’en aurais eu besoin financièrement. Mais je pense que cet équilibre que j’ai trouvé entre la médecine et le sport me réussit bien. Je ne suis d’ailleurs pas certain que je serais meilleur en course à pied si j’arrêtais complétement. Je serais peut-être moins sérieux… ou peut-être que j’en ferais trop. L’équilibre serait rompu.

En 2014, vous aviez participé au Marathon des Sables et créé la sensation en terminant 8e et 1er Français, alors que vous n’aviez alors jamais couru plus d’un semi-marathon. En quoi cette expérience a-t-elle été intéressante dans votre carrière ?

En athlé, on a touché un peu à tout avec Damien : de la piste, du 800 m au 10 000 m, des cross, de la course en montagne, de la route du 10 km au marathon. Pour le Marathon des Sables, on ne l’avait pas abordé en mode compète. On avait 22 ans. C’étaient plus des vacances très sportives, l’occasion de s’amuser et de découvrir autre chose. Et ça nous a fait prendre conscience que nos atouts étaient davantage sur les courses de longue durée. Derrière, j’ai d’ailleurs rapidement couru mon premier marathon à Rennes, en 2015. Si je n’avais pas pris le départ de cette course, je ne serais sans doute pas monté aussi tôt sur cette distance.

Vous projetez-vous déjà sur l’après 2024 ?

Ce serait une déception de ne pas aller aux J.O. Mais réussir au moins à faire les minimas serait une satisfaction. Car pour être sélectionné, il faudra figurer parmi les trois meilleurs Français, ce qui ajoute une difficulté. Je veux juste pouvoir me dire que j’avais le potentiel pour aller aux Jeux à un moment donné au cours de ma carrière. Après ? Je continuerai sur marathon, car il n’y a pas que J.O. dans la vie. Il y a aussi les championnats d’Europe ou les championnats du monde. J’ai pris beaucoup de plaisir à Munich l’an dernier et j’aimerais beaucoup revivre de tels moments.

Propos recueillis par Véronique Bury

Rédaction J'aime Courir, le 28/07/2023 13:51:00
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