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Vincent Bouillard : « L’UTMB, ça faisait 10 ans que j’y pensais ! »

Inconnu du grand public, Vincent Bouillard a créé la sensation l’été dernier en remportant l’épreuve reine de l’UTMB en 19 heures, 54 minutes et 23 secondes. Une performance inédite qui nous a donné envie d’en savoir un peu plus sur ce traileur de 31 ans, ingénieur produit chez Hoka, fraichement rentré de cinq années d’exil aux Etats-Unis pour retrouver ses terres, à Annecy, où il avait autrefois découvert l’athlé.

Si une voyante vous avait prédit, il y a un an, une victoire sur l’UTMB pour votre première participation, l’auriez-vous cru ?

Spontanément, je ne pense pas. Même si je dois avouer que j’avais travaillé mentalement sur cette éventualité en m’interdisant de refuser d’y croire, et en acceptant de laisser venir cette pensée qu’il y avait effectivement une possibilité que cela arrive. Bien entendu, sur la ligne de départ d’une telle course, le but n’est pas de finir le premier, mais je me lançais quand même dans ce projet avec un objectif de performance. D’autant qu’au fil de ma préparation, et des courses que j’avais pu faire, j’avais de plus en plus de marqueurs intéressants. J’ai donc essayé d’être le plus réaliste possible par rapport à mes ambitions.

Justement, quelle était votre ambition ?

L’objectif premier était de finir la course en bonne santé. Car même si je ne doutais pas de mes capacités à y parvenir, vu ce que je faisais à l’entraînement, je savais qu’il y avait beaucoup de paramètres qui pouvaient se mettre en travers de mon chemin : la pression, le matériel, un faux pas ou une chute, une blessure... Mon objectif était donc de finir et de prendre du plaisir, car c’était ma première participation. J’avais envie d’en profiter. Malgré tout, je m’étais quand même fixé des objectifs précis de temps de passage, afin de faire une course en adéquation avec mon niveau et ma forme du moment. Je savais que ces temps de passage pouvaient m’amener pas très loin de la tête de course. J’étais assez confiant sur le fait de rester focalisé sur mon effort et ma gestion de course, et c’est finalement ce qui s’est passé.

Cet évènement, vous en rêviez depuis quand ?

J’ai vécu l’UTMB de différentes manières avant d’y accrocher un dossard. J’y suis d’abord venu en tant que spectateur, puis comme bénévole, il y a plus de dix ans. J’y suis revenu ensuite pour le travail avec Hoka. Je pense que c’est en voyant grandir cet évènement, en voyant l’ampleur qu’il prenait dans le sport, en y rencontrant ma compagne et des gens qui sont devenus des amis, et en y découvrant toutes ces émotions sur les lignes de départ et d’arrivée, que j’ai eu envie d’y participer à mon tour. C’était devenu un symbole pour moi. Et cela faisait une dizaine d’années que c’était dans ma tête. Mais je n’étais pas non plus obnubilé par ça. C’était juste un projet que j’avais en moi. Je savais que j’y viendrais un jour ou l’autre. La pandémie a servi de déclic, car c’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à poser le cadre d’une progression dans l’entrainement pour me projeter sur des formats plus longs en trail. Dans un premier temps, il fallait d’abord m’y qualifier. Ce n’est pas une course à laquelle on s’inscrit comme ça, d’un claquement de doigts.

Vous n’aviez pas de coach, comment avez-vous fonctionné ?

Cela fait plusieurs années que je n’ai plus d’entraîneur. Mais j’en ai eu plusieurs lorsque je faisais du sport en club, et j’ai beaucoup appris à leurs côtés, que ce soit en athlétisme ou en judo. Ils m’ont enseigné des valeurs comme la rigueur ou la discipline, des éléments mentaux aussi, qui m’ont permis de construire ma relation au sport sans me mettre trop de pression, et en gardant toujours cette envie de prendre du plaisir. J’ai aussi un profil d’ingénieur, et j’aime beaucoup ce côté protocolaire et scientifique de l’entraînement, où on met en place une méthode, on essaie des choses, on prend des notes, on voit ce qui marche ou pas, et on affine. C’est ce qui me plait. Je n’ai peut-être pas de coach, mais je lis beaucoup, je me documente et je discute énormément avec un tas de personnes. Je passe aussi beaucoup de temps à analyser mes données, afin de garder le contrôle sur ma progression en termes de volume. Je fais attention à ne pas trop en faire, à rester à l’écoute de mes sensations pour bien récupérer. J’accorde beaucoup d’importance à l’entraînement invisible, comme la qualité du sommeil, le mental ou l’alimentation, car je sais que cela peut affecter la performance.

Au quotidien, cela se retranscrit comment ?

Je m’entraîne tous les jours, pas forcément avec une grosse charge d’entraînement, mais dans une perspective d’équilibre mental. Disons que je sais qu’il y a toujours un moment dans ma journée ou je dois être actif. Mais cela peut très bien être un trajet en vélo pour me rendre au travail. Je ne cours d’ailleurs pas tous les jours, mais je suis actif au minimum une heure par jour et je fais beaucoup d’entraînement croisé, du vélo notamment et du ski l’hiver. En termes de volume, j’ai dû monter à 25 heures d’entraînement maximum par semaine durant les deux mois qui ont précédé l’UTMB, mais j’y suis aller par palier. En augmentant progressivement le volume. Et si je fais le cumul de mes heures d’entraînement sur ces 3 dernières années, le vélo reste vraiment loin devant la course à pied.

D’où vous vient ce goût de l’effort et de l’entraînement ? Avez-vous grandi dans une famille de sportifs ?

J’ai mis pas mal d’années à réaliser que j’ai effectivement baigné dans un environnement sportif… Car je pensais juste que c’était la norme. Mes parents, même s’ils n’ont jamais mis les pieds sur une piste ni pris la moindre licence en club, participaient régulièrement à des courses. Des épreuves dans la nature que l’on appelle trails aujourd’hui, ou des « run and bike » comme l’Ancilevienne autour du lac d’Annecy. Je me souviens que cela rythmait le calendrier. Chaque week-end, on sortait pour faire une activité en extérieur. Cela pouvait être de la marche en montagne avec mes grands-parents, une balade en vélo ou du ski l’hiver. J’ai toujours pensé que tout le monde faisait ça. Mais non, ce n’est pas la réalité de toutes les familles. Forcément, cela a dû me définir en tant que personne, car cela m’a donné un gout et un besoin pour le sport. Plus que l’aspect performance ou compétition, c’est surtout de se mettre en mouvement ou de passer du temps dehors à se dépenser qui comptait.

Vous avez malgré tout pratiqué plusieurs sports, dont l’athlétisme, en compétition. Vous avez même un record à 3 m au saut à la perche, quand vous étiez cadet (U18). Qu’est-ce que cela vous a apporté ?

Effectivement, j’ai découvert la compétition étant jeune, avec le judo d’abord, puis avec l’athlétisme, au collège et au lycée. Je faisais surtout du demi-fond, car c’est là où je prenais le plus de plaisir et où je tentais d’optimiser mes performances. Mais ce n’était pas des années « tout sourire ». J’étais beaucoup moins à l’écoute de mon corps qu’aujourd’hui, et je ne m’entrainais pas toujours de manière raisonnable par rapport à mon niveau. Quand j’étais étudiant, je me souviens que j’étais alors obnubilé par certains chronos et certains marqueurs clés de la performance et je fermais les yeux sur mes sensations. Je pense que j’ai dû friser avec le surentraînement à plusieurs reprises. Je ne m’entrainais pas assez de manière qualitative pour optimiser certains éléments de performance. C’est à la fin de mes études, quand j’ai basculé vers de plus longues distances et que je me suis autorisé à découvrir d’autres disciplines comme le triathlon, que j’ai commencé à être un peu plus à l’écoute de mes sensations, à essayer de comprendre comment mon corps réagissait. Et cela s’est traduit par de meilleures performances.

Vous avez repris une licence dans un club d’athlétisme cette année. Qu’est-ce qui vous a motivé ?

J’ai vécu cinq ans aux États-Unis avant de revenir en France début 2024 pour emménager à Annecy avec ma compagne américaine. Elle court, elle aussi, mais elle vient d’un cursus scolaire purement américain, très différent du système fédéral français. Comme je lui en parlais depuis des années, j’ai eu envie de lui faire découvrir notre système en rejoignant un club près de chez nous. Cela va nous permettre d’avoir la possibilité de refaire des cross ou des meetings sur piste mais aussi de rejoindre un groupe d’entraînement.

Votre victoire sur l’UTMB a-t-elle déjà changé votre vie ?

Cela a redéfini le champ des possibilités à plusieurs niveaux. À commencer par mes envies et mes objectifs sportifs. Gagner l’UTMB, c’était un rêve, un projet fou et même si je m’autorisais à y penser, je n’étais pas arrivé sur la ligne de départ avec cette obsession en tête. Forcément, maintenant que j’ai gagné, cela rebat les cartes et cela m’autorise à rêver encore plus grand, à être plus gourmand, à m’interroger aussi : « Qu’est-ce que cela pourrait donner si je continue dans cette voie ? ». Je compte quand même rester raisonnable dans la façon dont je construis mon calendrier. Je ne vais pas changer profondément ma façon de fonctionner. Car ce n’est pas parce que j’ai gagné l’UTMB que je vais m’entrainer trois fois plus, faire 35 courses par an et voyager autour du monde. Une des raisons qui nous a décidé à nous installer en Europe, c’est aussi parce qu’il y a une plus grande densité de population et une plus grande variété d’endroits à visiter tout en faisant moins de distance. J’ai davantage envie d’explorer l’Europe avant de partir à l’autre bout du monde. Être au départ des courses les plus relevées ici, c’est ce qui m’attire dans un premier temps.

Vous travaillez depuis huit ans chez l’équipementier HOKA en tant qu’ingénieur, est-ce que là aussi votre nouveau statut va chambouler la situation ?

C’est sûr que cela peut aussi changer des choses. J’ai une très bonne relation avec mon manager direct, qui était d’ailleurs à Chamonix le jour de ma victoire. Il est à même de m’aider dans mes choix de carrière. Il faut bien distinguer ce qui est possible de faire si je veux continuer de maintenir de front ma carrière en ingénierie de chaussures et les objectifs potentiellement grandissant que j’aurai dans le sport, et ce qui ne l’est pas. J’y réfléchis. Les discussions sont en cours pour savoir quelle serait la meilleure situation pour mes proches et pour moi. L’objectif sera de faire les choses le plus raisonnablement possible et le plus sereinement possible.

Finalement, que vous apporte la course à pied dans la vie ?

Tellement de choses ! C’est un équilibre dans mon mode de vie, une sorte de bien-être dans le sens de bouger son corps. Mais je le retrouve aussi dans la pratique du vélo. La course à pied a juste l’avantage, par rapport à plein d’autres disciplines, de pouvoir se pratiquer partout, quelles que soit les conditions, le lieu ou le contexte. Cela demande peu de planification et de matériel. C’est ce que j’adore : il suffit de mettre ses chaussures et de partir courir. Cela reste aussi simple que lorsque je courais à l’école primaire. J’aime cette sensation d’avoir grandi avec ce sport, d’avoir appris avec lui et de continuer encore et toujours à l’explorer, que ce soit dans le fait de dépasser mes propres limites, physiques et mentales, que de vivre des choses totalement incroyables au niveau émotionnel. Car ce que j’ai vécu avec tous mes proches cet été, c’était incroyable. Cela reste de la course à pied, mais cela véhicule des émotions uniques.

Propos recueillis par Véronique Bury

Rédaction J'aime Courir, le 09/01/2025 10:33:00
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