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Mounir Akbache : « Des sensations de fou ! »

Habitué des places d’honneur aux championnats de France Elite et crédité en 2014 d’un record personnel en 3’39’’81 sur 1500 m, Mounir Akbache s’est imposé, au fil des années, comme un des lièvres les plus fiables du circuit mondial. Jusqu’à participer à plusieurs records du monde et d’Europe, du 1500 m au 5000 m. Pour J’aime Courir, le demi-fondeur du CA Montreuil 93 âgé de 39 ans dévoile, avec de la passion mais aussi un recul impressionnant, les arcanes de ce rôle incontournable lors des plus grands meetings.

Comment êtes-vous devenu lièvre ?

Il n’y a pas de chemin tout tracé. Il faut en avoir la volonté, trouver les opportunités et les saisir. On n’atterrit pas là par hasard. Il faut aussi avoir cette envie d’aider les autres. Quand j’ai commencé à être lièvre, je faisais encore partie des meilleurs Français sur 1500 m, mais je galérais à entrer dans de gros meetings. C’était frustrant, je ne gagnais pas un rond, et je devais tout sortir de ma poche pour partir en stage ou en compétition. Ça commençait à être limitant dans ma tête. J’avais besoin d’une autre vision de l’athlé, d’un autre défi. J’ai donc décidé de trouver un travail à temps plein et je me suis lancé dans une carrière de lièvre en parallèle, en me disant que si ça marchait, ça me permettrait de vivre de l’intérieur des grands rendez-vous, tout en gagnant un peu d’argent même si ça n’était pas la première de mes motivations.

Vous donnez aujourd’hui l’allure dans des courses réunissant les meilleurs athlètes de la planète, qui tentent de battre le record du monde. Quelles sont les qualités pour réussir dans ce rôle ?

Il faut déjà avoir un certain niveau athlétique, afin d’être capable de fournir l’effort que l’on nous demande et qui est de plus en plus exigeant. Mais il faut aussi avoir un cerveau bien câblé, car ça nécessite une très grande maitrise de ses émotions. C’est un métier très stressant avec beaucoup de responsabilités. Quand on est sur des courses à enjeux avec des tentatives de records du monde ou d’Europe, ou tout simplement lors de meetings de la Diamond League, il faut être capable de gérer la pression des premiers 200 mètres en gardant son sang-froid. Il faut aussi avoir une certaine intelligence de course, c’est-à-dire qu’il faut connaitre ce que ressentent les athlètes derrière, ce qu’il veulent et dans quel état d’esprit ils sont. Si on n’a jamais couru de 1500 m, on ne peut pas le savoir. Si on part trop vite sur le premier 500 m d’un 1500 m, c’est rédhibitoire. Les athlètes aiment partir sur le bon tempo : ni en dessous, ni au-dessus.

Et concrètement, comment fait-on appel à vous ? Qui est-ce qui vous choisit ?

A très haut niveau, en Diamond League par exemple, c’est l’organisateur du meeting qui, en montant son plateau, demande aux meilleurs athlètes leurs objectifs chronométriques. Les leaders peuvent parfois demander un lièvre en particulier. Sinon, c’est le responsable de la compétition qui se charge de trouver les lièvres nécessaires via ses propres contacts. La veille de la course, la demande est affinée lors d’une réunion technique avec les agents ou les coaches des athlètes. Ils nous disent alors ce qu’ils veulent exactement. Cela peut être par exemple : « je veux qu’il passe au 1000 m à telle allure et avec tel découpage ». Généralement, au plus haut niveau, on est entre un et deux lièvres sur 1500 m, et ça peut monter à trois sur 3000 et 5000 m.

Quel est le rôle de chaque lièvre dans ce cas de figure ?

Les rôles sont assez différents. Le premier lièvre est le cerveau de la course. Ce n’est pas celui qui court le plus longtemps, mais sa mission est très importante car c’est lui qui, dès le départ, conditionne tout le reste de la course. S’il part trop vite, il y a de fortes chances qu’il ne se passe rien derrière. Il doit donc mettre tout le monde sur les bons rails et tenir un peu plus de la moitié de la distance. Sachant qu’il doit composer avec tous les autres coureurs, qui ont parfois tendance à partir trop vite. Il doit alors être capable de les calmer et de les amener progressivement sur la bonne allure. C’est un rôle déterminant, stressant physiquement et mentalement. Il s’écarte ensuite pour passer le relais au deuxième lièvre, qui court généralement 300 à 400 mètres de plus. Mais son rôle est moins tactique, il consiste juste à maintenir l’allure et à accompagner un peu plus longtemps les athlètes.

Etes-vous nombreux à officier comme lièvres aujourd’hui ?

Au plus haut niveau mondial, sur 1500 m, on est trois ou quatre à proposer nos services de manière professionnelle. Mais je suis le seul à ne pas en avoir fait mon métier (il est ingénieur par ailleurs, ndlr). C’est un avantage car je n’ai pas la corde au cou et je n’ai pas besoin de cet argent pour boucler mes fins de mois. Ça me permet de faire de la qualité et de bien récupérer nerveusement et physiquement entre les courses. Cependant, cette activité m’oblige à m’organiser dans mon travail, car je n’ai pas plus de jours de congés que les autres. Ça bouffe pas mal de mon temps libre et de mes week-ends que je ne passe pas en famille.

Combien de meetings courez-vous par an ?

Il n’y a pas de règles, ça dépend des périodes. Le mois de juin, c’est le pic de la saison. Cette année, en neuf jours, j’ai tiré sur trois jours. Mais ce n’est pas représentatif du reste de la saison. En général, c’est plutôt un meeting toutes les deux semaines. Un rythme que j’aime bien car ça me permet de récupérer et de remettre un peu de travail avant de repartir. Pendant la saison hivernale, qui est très courte, je participe à quatre ou cinq meetings, et l’été, je suis entre dix et quinze d’avril à septembre.

Et sur le plan de l’entraînement, comment gérez-vous votre saison ?

Lors des premiers meetings de la saison, on prend généralement le départ en s’appuyant sur une grosse préparation foncière. On rajoute ensuite des séances de rythme pour pouvoir tenir tout l’été, le but étant d’être au top de notre forme entre juin et aout. En fait, je m’entraîne de la même façon que si je voulais performer pour moi-même. Je fais autant de séances que lorsque j’ai battu mes records – neuf à dix par semaine - et je dirais même que je fais plus de kilomètres. Mais c’est logique, on ne peut pas « lièvrer » les meilleurs mondiaux sans avoir un minimum d’exigence à l’entrainement.

C’était quoi votre histoire avec l’athlétisme ?

J’ai commencé relativement tard, en juniors. Avant, j’avais fait pas mal d’autres sports : du karaté, de l’escalade et beaucoup de foot. Mais, je sentais déjà que je possédais des qualités athlétiques. Sur le terrain, je tenais plus facilement les matches que mes copains. Et puis j’aimais bien courir. Je trouvais ça beau quand je voyais de l’athlé à la télé. Il y a une certaine grâce dans la gestuelle des athlètes de haut niveau, une sorte de fluidité et de légèreté. Ça m’a toujours attiré et je pense que c’est ce qui m’a poussé à commencer. J’ai ensuite gravi les échelons progressivement, avec patience et rigueur. J’étais un bosseur et j’ai fini par atteindre le top 10 français sur 1500 m. J’ai même terminé deux fois quatrième des France Elite sur 1500 m.

Avez-vous encore le temps et l’envie de courir pour vous-même ?

Oui, j’aime bien faire une course pour moi en début de saison, un 800 m, parce que ça me permet de pousser mon corps dans ses retranchements et ça crée d’autres adaptations qu’à l’entrainement. C’est l’occasion de faire un peu de rythme et de me remémorer ce qu’est la compétition et ce que peuvent ressentir les athlètes derrière nous. Mais c’est compliqué d’en faire davantage car les dates se chevauchent et, à chaque fois que j’accepte de faire lièvre, c’est une date en moins pour moi. Mais ce n’est effectivement pas le même effort. Quand on est lièvre, on doit garder le contrôle de son physique. Et quand on s’écarte, on doit encore avoir de la marge. Car si on reste devant en poussant trop la machine, on finit par ralentir l’allure.

Qu’est-ce qui vous motive au fond de vous ?

L’émotion associée à ces meetings. On passe par tellement d’états, des moments de stress, des montées d’adrénaline. Sur une ligne de départ, on se sent presque comme un animal, avec tous ses sens en éveil. Puis quand on court, c’est encore autre chose. Et quand tout s’arrête après s’être bien passé, il y a cette immense satisfaction. Je suis un chasseur d’émotions. J’adore aussi l’humain, les échanges avec les grands champions, le fait de rencontrer des tas de gens du monde entier, de découvrir leur culture, de voyager aussi, même si on ne fait pas du tourisme. Ce n’est pas donné à tout le monde et c’est une chance de vivre tout ça. Après on parle de la face visible de l’iceberg, des bons côtés, mais il ne faut pas oublier qu’il y a aussi beaucoup de sacrifices, d’investissement, parfois même de la souffrance à l’entrainement, de la douleur psychique aussi la veille de certaines courses quand on n’arrive pas à dormir à cause des enjeux du lendemain. Quand on est lièvre, on n’a pas vraiment le droit à l’erreur.

Quels sont vos meilleurs souvenirs ?

Les courses à record du monde. J’ai eu la chance de participer à plusieurs courses historiques. Et même si je ne suis que le lièvre, dans ma tête, ça reste mon record du monde. À chaque fois, ça me procure des frissons incroyables et des sensations de fou !  Il y a eu bien sûr le record du monde du 3000 m indoor à Liévin (7’23’’81 par Lamecha Girma le 15 février 2023, ndlr), bien sûr, parce qu’il tenait depuis 20 ans, mais aussi celui du 2000 m par Jakob Ingebrigtsen (4’43’’13 le 8 septembre 2023 à Bruxelles), parce qu’il était jusque-là détenu par Hicham El Guerrouj, une légende. Je citerais aussi le record d’Europe du 1500 m de Jakob à Oslo en 2023 (3’27’’95), où il passe pour la première fois de sa vie sous les 3’30’’ devant son public. Je me souviens encore des sons, le stade était brûlant, et Jakob avait été incroyable.

Est-ce que participer à ces records crée des liens particuliers avec les athlètes ?

Oui, clairement. A très haut niveau, les athlètes sont très humbles et connaissent la qualité d’un bon lièvre. Ils savent que l’on fait partie de la même équipe. Je suis là pour eux et, quelque part, ils sont là pour moi aussi. Ils transforment mon travail en une magnifique performance. Et puis, il y a aussi une relation de confiance et de fraternité qui peut s’installer. Certains, quand ils voient que c’est moi qui vais tirer la course, m’avouent être contents. Ça fait chaud au cœur.

Vous avez 39 ans. Envisagez-vous de continuer encore longtemps ?

C’est la tête et le corps qui décideront. Le jour où je commencerai à sentir que je ne suis plus à la hauteur, je me retirerai. Il arrivera, forcément, mais je ne sais pas quand. Et je ne suis pas non plus du genre à me mettre ce genre de barrière. Le plus important, c’est l’envie et ce qu’accepte de donner le corps. Aujourd’hui, j’arrive encore à réaliser des séances dignes de celles que je faisais il y a dix ans. Certes, je ne cours plus avec les mêmes armes. Mais en termes de rendement, je suis toujours très surpris des prouesses de mon corps. C’est sans doute une histoire d’hygiène de vie, de discipline et d’envie.

Propos recueillis par Véronique Bury

Rédaction J'aime Courir, le 13/08/2025 11:36:00
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